"POUR ABDELMALEK SAYAD"*
par Pierre BOURDIEU

*Hommage prononcé à l'Institut du monde arabe, le 2 avril 1998, à l'occasion d'une réunion en la mémoire d'Abdelmalek Sayad. Publié dans la revue Annuaire de l'Afrique du Nord, vol XXXVII, 1998.

Abdelmalek Sayad était pour moi un ami, plus qu'un ami, une sorte de frère et il m'est difficile de parler de lui en évitant le pathos, qu'il n'aurait pas aimé. La dernière fois que nous nous sommes vus, quelques jours avant sa mort, avec Rébecca, nous avons parlé, très naturellement, sans aucune solennité, de tous les problèmes qui le préoccupaient, pour la suite de son travail, la publication de ses textes, l'achèvement de ses contrats. Et je n'ai compris qu'après coup qu'il avait voulu me dire, sans avoir l'air, quelques unes de ses dernières dispositions. Il était à la fois heureux de ce moment que nous avions ensemble, et profondément triste (il venait d'apprendre qu'il ne retrouverait jamais une vue normale). J'ai beaucoup parlé, pour le faire rire et il a beaucoup ri, notamment en évoquant, avec une fierté ironique, les soixante cartons de papiers et de bouquins qu'il avait fallu faire pour préparer les travaux dans sa maison.

Nous avions traîné ensemble, depuis la fin des années cinquante-huit où je l'avais connu, alors qu'il était étudiant à la Faculté d'Alger (il me rappelait souvent, avec une admiration amusée le cours de philosophie que j'avais fait alors sur Dieu chez Kant ...), dans les coins les plus reculés de l'Algérie: dans les centres de regroupement de la presqu'île de Collo ou de la plaine d'Orléansville, sur les routes interdites de l'Ouarsenis, parsemées de mises en garde et d'alertes aux mines, de la Grande et de la Petite Kabylie, dans les bidonvilles et les cités nouvelles d'Alger et de Constantine, et tant d'autres lieux. Nous avions tant de souvenirs en commun, souvent tragiques : les soirs d'enquête sur le terrain où, tous les autres endormis, nous restions ,jusqu'à deux ou trois heures du matin à discuter et à transcrire les observations de la journée; le jour où nous avons appris la mort de notre ami, Moulah Hennine, assassiné par l'OAS (ça aurait pu être lui), à qui nous avons dédié Le Déracinement; le jour où nous sommes montés, ensemble, vers un petit village de Grande Kabylie qui m'était familier, par une route en lacets parsemée de carcasses de voitures brûlées, avec au loin le claquement continu des coups de feu, passant devant un homme à demi dissimulé (lui était sans doute une sentinelle armée, en échangeant un simple regard (je ne l'ai jamais vu broncher ou reculer), et en pensant sans doute que nous devrions repasser le soir par le même chemin; la visite qu'il m'avait faite dans la maison des Pères blancs de Djemaa Saharidj, asile neutre de ma recherche, et où il me regardait, avec quelque étonnement, participer à la prière du soir, avant le dîner; le jour où il me poussait du coude, craignant que je ne sois abusé par un excès de confiance, pendant que je notais soigneusement les propos un peu farfelus d'un petit prophète local, amahbul autodidacte, qui, pour me convaincre que les Arabes avaient inventé la démocratie, me demandait: " Beni Toufout, - nom d'une des tribus du coin -, qu'est-ce que ça veut dire? Beni Toufout? Tu votes ".

En fait, et c'est la raison pour laquelle j'aimais travailler avec lui (nous avons fait ensemble des dizaines et peut-être des centaines d'entretiens), il portait sur les hommes et les femmes de son pays un regard sans complaisance ni condescendance, et il jetait sur les petites ruses, les petits mensonges, les petites faiblesses de la souffrance et de la misère un regard que je pourrais dire tendre ou attendri. À la différence de tous les intellectuels faussement radicaux qui auraient volontiers donné des leçons de nationalisme et qui cachaient mal, bien souvent, sous un populisme volontariste et souvent ostentatoire, leur ignorance, pour ne pas dire leur crainte ou leur dégoût, du peuple tel qu'il est, il savait être toujours très proche et très attentif, sans jamais être dupe. Et ces gens le sentaient qui, comme l'attestent les magnifiques entretiens qu'il a réalisés, lui accordaient cette confiance qui est la condition d'une véritable communication entre le sociologue et ceux qu'il étudie.

Tout cela parce qu'il avait un attachement réel, mais sans phrases, à ce que l'on aimerait pouvoir appeler la cause du peuple algérien. J'ai dit sans phrases et, comme avec mon père, qu'il me rappelait beaucoup, nous n'avions pas besoin de parler pour nous accorder sur l'essentiel (notamment sur ceux qui parlent trop, en particulier de choses qu'il vaut mieux laisser inexprimées, comme les bons sentiments pour les bonnes causes). Je l'avais emmené chez moi, dans mon village des Pyrénées, où je menais l'enquête sur les causes du célibat des aînés des familles paysannes et il avait compris aussitôt, m'aidant ainsi à le comprendre moi-même, comme en d'autres temps Yvette Delsaut, les racines de mon intérêt pour les paysans kabyles. Cela avait créé entre nous (mon père et ma mère l'aimaient beaucoup) une sorte de vrai lien de famille.

Il avait de profondes convictions, qu'il refusait de dire, surtout devant les défenseurs pharisiens des bonnes causes, et qu'il savait pourtant communiquer, sans professions de foi pathétiques ou prophétiques. C'est ainsi que lorsque j'ai formé ma première équipe pour partir sur le terrain étudier les effets du chômage (déjà!), dans des conditions difficiles, dangereuses et que certains auraient sans doute jugées un peu douteuses, il a entraîné ses meilleurs amis, Moulah Hennine, tué depuis, je l'ai dit, par l'OAS qui faisait des études de médecine, Ahmed Misraoui, qui faisait dentaire, et beaucoup d'autres, comme Alain Accardo, qui lui non plus n'a jamais, jusqu'à aujourd'hui, lâché la cause... Il voyait sans doute (il ne l'a jamais dit) dans le choix de témoigner, la meilleure et sans doute la seule contribution qu'il pouvait apporter à une lutte dont aucune ambiguïté ne lui échappait. Si je dis tout cela, qu'il n'a jamais écrit, c'est que nous en avons parlé cent fois, à demi mots, comme nous avons fait cent fois, dans les moments de désespoir à propos de l'Algérie, le projet, toujours abandonné en définitive, de faire ensemble un livre dialogué sur les contradictions et les ambiguïtés de la situation algérienne, une des plus complexes et les plus tragiques (qu'il suffise de penser à tous les drames et les crimes cachés de la guerre de Libération) de toute l'histoire de l'humanité.

II me faut évoquer brièvement l'oeuvre magnifique et, pour une grande part encore inédite que nous laisse Abdelmalek Sayad. On peut l'organiser comme il l'avait fait dans les papiers qu'il m'a laissés pour que j'en assure la publication, sous deux grands chapitres, l'émigration et l'immigration, qui, dans leur banalité apparente, livrent une intention essentielle. Par la simple symétrie de ce plan, il entendait exprimer sa volonté de tenir la balance égale, contrairement à ce que l'on fait souvent, pas seulement ici, mais aussi de l'autre côté de la Méditerranée, où l'émigration (et le retour) pose des problèmes extrêmement douloureux, entre les deux faces du phénomène, aussi indissociables en fait et en bonne théorie que le recto et le verso d'une même feuille.

C'était rompre d'abord avec la vision franco-centrique des flux migratoires comme simple immigration, qui ne connaît les Algériens que comme des " immigrés " sans attaches ni racines, dont l'existence commencerait en quelque sorte à la descente du bateau, à Marseille, ou de l'avion, à Orly. Vision qui, encore dans les années soixante-dix, conduisait à croire que l'immigré était un homme jeune, seul, sans famille, venu à titre provisoire pour gagner un peu d'argent qu'il enverrait à sa famille, avant de retourner au pays pour reprendre sa vie comme avant. Dans deux articles exemplaires, devenus classiques " Les trois âges de l'émigration " et " un émigré exemplaire ", Abdelmalek Sayad propose une histoire sociale d'un siècle d'immigration en France qui vise à donner une description différenciée et une explication différentielle des départs vers la France (qui partait en premier, vers quelles destinations, sur la base de quelles filières, etc.). Plus tard, il reviendra sur le problème, essayant d'analyser le passage (lié en grande partie à la guerre de libération qui le licite) de l'émigration individuelle à l'émigration familiale. Changement radical qu'un de ses interlocuteurs les plus lucides, Abbas, résume dans une formule magnifique: avant on venait pour produire pour les Français, désormais on vient pour produire des Français (en se reproduisant).

Comprendre l'émigration, c'est aussi comprendre les effets qu'elle produit dans la société algérienne, les effets économiques, évidemment, mais aussi les effets sociaux et culturels. Effets que l'on commence à dénoncer ou à condamner. Il fallait donc étudier le procès instruit, en Algérie même, en Algérie aussi, faudrait-il dire -, contre l'émigration. Procès qui se cache sous les discussions à propos de la " réinsertion " des émigrés dans leur économie, leur société et leur culture et qui cache les tensions entre la tentation de fermeture sur soi et toutes les séductions du monde environnant, à commencer par celles qu'exercent les biens de consommation. On condamne dans les " émigrés ", ces sortes de traîtres à la nation et au nationalisme, la partie honteuse, mauvaise, coupable, que l'on entend éradiquer.

Ainsi, conclusion surprenante pour ceux qui s'en tiennent à une vision unilatérale, l'émigration pose autant de problèmes, et pour partie des problèmes identiques, des deux côtés de la Méditerranée, touchant aux tabous les plus profondément enfouis, à l'être même des deux sociétés, à tout ce que l'on met sous les mots vagues et dangereux d'identité ou de nation. Ce qui se voit au fait que, des deux côtés on n'en parle que par euphémismes, évoquant par exemple, du côté algérien, le "sacrifice " des émigrés ou l'exploitation dont ils sont victimes.

 

Deuxième volet, l'immigration: c'est l'aspect de l'oeuvre de Sayad qui est le mieux connu et je pourrais aller plus vite. L'émigré est un travailleur, une force de travail. C'est en quelque sorte le travailleur idéal à la manière néo-libérale. C'est un travailleur sans qualification qui reste toujours un OS (régleur-OS, contremaître-OS), jamais vraiment qualifié, et aussi un " jaune ". Privé de travail, chômeur, il n'existe plus, il est de trop et il faut le renvoyer chez lui. II faudrait rappeler encore les derniers travaux dAbdelmalek Sayad sur le corps immigré, cette image visible de la personne qui, plus encore que le nom, le prénom ou l'accent, rend difficile, sinon impossible, ce que l'on appelle la " naturalisation " et l'accès réussi au naturel des " naturels ", des natifs, des vrais indigènes. Mais ce n'est là qu'un des facteurs qui font que l'émigré-immigré n'est jamais, comme dit l'un deux, ni ici ni là, ni d'ici ni de là-bas. Le plus déterminant, le plus insurmontable peut-être, c'est la pensée de l'État, ce système de catégories de perception et d'appréciation incorporé qui impose une grille nationale (et nationaliste) sur tout le perçu et qui renvoie l'émigré-immigré à l'étrangeté, à l'altérité, notamment lorsque, pour une infraction quelconque aux règles de la bienséance qui s'imposent aux non-nationaux, toujours menacés d'apparaître comme des intrus, il rappelle à ses " hôtes " son statut d'étranger. En faisant resurgir le souvenir de la faute originelle qui est au principe de sa présence indue, indésirable, injustifiée et injustifiable, il se voue, presque inévitablement, à la double peine, redoublement de la sanction qui est inscrit logiquement dans la double faute, faute d'être là, déplacé, et faute de commettre une faute, au lieu de se faire publier, de se faire pardonner d'être là.

La recherche, dans les sciences sociales, où les procédures analytiques sont moins strictement codifiées qu'ailleurs, dépend toujours grandement, pour le meilleur et pour le pire, de l'habitus, plus ou moins corrigé et contrôlé, le celui qui le conduit. Abdelmalek Sayad incarnait la vision juste, le regard à la fois proche et lointain, intime et distant qui convient au sociologue. Ni porte-parole m'as-tu-vu, ni donneur de leçons, ni expert, il s'est voulu écrivain public qui transcrit et transporte une parole à la fois intime et publique, confiée, comme un message personnel, à une personne digne de confiance, capable de l'accueillir, de la transmettre à qui de droit. Il s'est conduit jusqu'au bout en témoin fidèle, en mettant en jeu dans son travail, toute sa vie, tout ce que lui avait appris une existence difficile de transfuge désespérément fidèle (quoique membre d'une institution de recherche française, le CNRS et secondairement, de l'École des hautes études, Sayad avait tenu à garder la nationalité algérienne).

Ces dispositions réalistes et mesurées qui l'ont incliné constamment à les constats nuancés, complexes et compréhensifs, équidistants de toutes les prises de position extrêmes, il la manifestait déjà, dès l'origine, pendant la guerre de libération de l'Algérie, dans le courage tranquille qui le portait à rejeter les engagements ostentatoires, en s'exposant ainsi parfois aux soupçons et aux critiques des radicaux absolus, et à faire le choix, sans doute le glus risqué, à tous les points de vue, d'aller voir ce dont les autres parlaient et de mener l'enquête dans l'Ouarsenis, en Kabylie ou dans la presqu'île de Collo. C'est le même courage modeste qui lui a fait porter et supporter jusqu'au bout, comme les deux énormes valises qu'il trimbalait partout, et d'hôpital en hôpital, un travail de recherche qu'il concevait comme une forme de militantisme à la fois scientifique et politique.

C'est ainsi qu'il avait réussi à nous faire croire que, alors que tout en lui exprimait la faiblesse, la fragilité et la vulnérabilité, il était éternel. Je ferai tout, avec tous ses amis, pour assurer à son oeuvre, mais aussi à la figure exemplaire du chercheur qu'il a incarné, la seule forme d'éternité que les hommes puissent donner.

Retour page précédente